dodis.ch/-1 Le Ministre de Suisse à Vienne, J. Choffat, au Chef du Département politique, A. Hoffmann1

J’ai l’honneur de vous confirmer mon télégramme de ce matin vous annonçant que, suivant vos instructions, j’ai exprimé au Gouvernement I. & R. les condoléances du Conseil fédéral à l’occasion de la lugubre catastrophe d’hier à Sarajevo dont le prince héritier, l’archiduc François-Ferdinand, a été victime ainsi que son épouse.

J’étais hier à Znaim (Moravie) en visite chez mon ami le général Pichler (que vous vous souvenez d’avoir vu à St. Gall il y a deux ans à nos grandes manœuvres). J’appris l’attentat vers 4 heures de l’après-midi, et lors de mon retour à Vienne, un télégramme que je vous aurais adressé n’aurait plus eu grande utilité, la nouvelle vous étant certainement déjà parvenue par l’agence télégraphique, et c’est ce qui vous explique pourquoi je m’en suis abstenu.

Vienne était d’ailleurs ville aux trois quarts vide hier dimanche, et les journaux ont dû faire des prodiges pour pouvoir, vers six heures, publier les premiers bulletins spéciaux. La plupart des personnages officiels étaient absents: par ex.le comte Berchtold, le Bourgmestre. Aujourd’hui, fête des SS. Pierre et Paul, la ville est déserte aussi, et on ne signale aucune manifestation.

La Wiener Zeitung, organe officiel, ci-jointe vous donnera tous les détails connus jusqu’à cette heure. Remarquez qu’il imprime dans sa partie «officielle» la nouvelle du décès de l’Archiduc et mentionne dans sa partie «non officielle» le décès de son épouse la duchesse Hohenberg.

Il est impossible de pronostiquer dès à présent les conséquences de cet attentat, et je me borne, en hâte, à quelques réflexions.

Au point de vue dynastique, la situation nouvelle est plus claire que l’ancienne. Vous savez que par suite de son mariage morganatique, François Ferdinand était dans une fausse situation. On se demandait comment il aurait régné ayant à ses côtés une femme à laquelle la Pragmatique Sanction refusait le titre d’impératrice. L’archiduc Charles-François-Joseph devient héritier présomptif, à 27 ans; il est marié à une princesse de Parme, et a deux enfants, dont un fils de 18 mois. On ne lui refuse pas certaines qualités, mais il est loin d’avoir l’expérience et l’énergie de son oncle, et on peut se demander ce qu’il fera s’il vient à ceindre la couronne des Habsbourg dans un avenir prochain.

Il a un avantage sur son prédécesseur: il n’est pas impopulaire. François-Ferdinand l’était incontestablement. Le drame de Sarajevo émeut par sa brutalité; on pense avant tout au vieil Empereur si éprouvé; on frémit de haine contre les Serbes; on songe à ces pauvres orphelins, mais on ne donne à François-Ferdinand et à sa femme guère plus de regrets qu’à deux êtres humains quelconques fauchés à la fleur de l’âge. Tels sont spécialement les sentiments de la population viennoise. Sauf dans certains cercles militaires de la jeune école, le défunt ne comptait guère de sympathies. Charles-François-Joseph n’aura presque rien à faire pour les acquérir toutes.

Au point de vue politique, la situation est bien sombre. L’attentat a été ourdi en Serbie, il n’y a pas de doute, et perpétré par des mains serbes. Or, on est très monté en Autriche et en Hongrie contre les Serbes et contre leurs menées en Bosnie (attentats contre le baron Cuvaj en 1912 et contre le baron Skerlicz en 1913); on a toujours sous les yeux leur attitude et leurs succès pendant la guerre balkanique; on est dépité de la politique du Ballplatz à laquelle on attribue la perte de l’amitié roumaine et les échecs successifs en Albanie. L’élément militaire qui ronge son frein depuis longtemps, frémit d’impatience à l’idée d’agir... N’en viendra-ton pas à quelque mesure dangereuse de représailles? Je ne peux pas être optimiste.

Il est vrai que le grand élément de paix est là. Admirable esclave de son devoir, vaillant vieillard devant lequel l’univers s’incline plein de respect, l’Empereur est rentré tout à l’heure d’Ischl où il avait à peine commencé sa villégiature. Puisse ce nouveau coup ne pas l’abattre!

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Rapport politique: E 2300 Wien, Archiv-Nr. 30.