e-Dossier: L’«automne allemand» en Suisse

Le 22 septembre 1977, le Président de la Confédération K. Furgler et le Conseiller fédéral P. Graber reçoivent le Président de la RFA W. Scheel et le Ministre des Affaires étrangères H.-D. Genscher à l’aéroport de Belp. Source: dodis.ch/50276.

Pour les Allemands, la priorité consiste à montrer que tout est normal. Cependant, il y a 40 ans, lorsque le Président Walter Scheel est en visite d’État à Berne, la République fédérale allemande est plongée dans sa plus grave crise depuis l’après-guerre. En effet, la «Fraction armée rouge» (RAF) a commencé son «Offensive 77». Le 5 septembre 1977, le représentant du patronat Hanns Martin Schleyer est enlevé et des terroristes tentent de libérer les cadres de la RAF emprisonnés à Stammheim. C’est le début de l’«automne allemand» marqué par la peur et la mort.

Véhicules blindés et barricades

Bien que le Gouvernement de la RFA essaie de faire croire que la situation est pleinement sous contrôle, «les mesures de sécurité mises en place par la police (patrouilles de véhicules blindés, barricades des bâtiments publics et des maisons des personnalités politiques […]) rompent avec ce qui est fait d’ordinaire», écrit l’Ambassadeur de Suisse à Bonn en prévision de la visite d’État. «Ces mesures ont encore été renforcées ces derniers jours avec l’accroissement de la menace de nouvelles prises d’otages» (dodis.ch/50277). Du 22 au 24 septembre, alors que Scheel séjourne à Berne avec le Ministre des Affaires étrangères Hans-Dietrich Genscher, on assiste à la mise en place de «mesures de sécurité inhabituelles dans la pratique suisse pour la protection des hôtes officiels allemands» (dodis.ch/50265).

Lutte contre les «démons de la négation»

Dans son discours de bienvenue, le Président de la Confédération Kurt Furgler exprime la solidarité de la Suisse avec son voisin, «la peine et l’indignation que suscite le meurtre infâme d’innocents» et «la compassion sincère» avec la famille de l’otage. Furgler partage avec ses invités allemands la volonté de «remporter, avec les armes de l’État de droit», la lutte contre les «démons de la négation» (dodis.ch/50280). Dans la presse, on attribue le «mépris pour l’humanité» que «les terroristes ont manifesté au cours de l’année 1977» à la politique d’extermination nazie. Dans la «Basler Zeitung», Frank A. Meyer partage la conviction selon laquelle ce n’est pas «un pur hasard» si la Suisse, qui n’a pas un si lourd passé, n’est pas une «matrice à terroriste». Grâce à sa tradition démocratique, la Suisse est suffisamment protégée contre la «perversion politique» (dodis.ch/50265).

Actions terroristes de la RAF en Suisse?

En réalité, les autorités suisses se sont également prémunies contre la menace terroriste croissante. Le Conseil fédéral a renforcé les mesures de sécurité grâce à la coopération internationale (dodis.ch/50253) et au durcissement de la législation nationale (dodis.ch/50254) comme par exemple par le biais de la loi sur le matériel de guerre (dodis.ch/50293). Dans un document d’orientation, le Ministère public de la Confédération informe les cadres de l’Administration fédérale sur les manières de se protéger en cas d’attaque (dodis.ch/50279). Les «principes d’autoprotection» présentent les stratégies de défense lors d’une tentative d’enlèvement: «Si quelqu’un essaie de pousser votre voiture sur le côté», peut-on lire dans un manuel pour les cadres, «accélérez immédiatement, dût-il en résulter un accident» (dodis.ch/50278).

L’affaire Petra Krause

A l’automne 1977, l’affaire Petra Krause, du nom d’une membre de la RAF emprisonnée depuis presque trois ans à Zurich, fait couler beaucoup d’encre. Cette binationale italo-allemande est accusée d’avoir participé à des attentats à la bombe en Suisse. Elle aurait également pris part, avec des anarchistes zurichois, au vol dans des dépôts de l’armée, de grenades à main et de mines livrées ensuite aux «Brigate Rosse». Krause proteste par une grève de la faim contre la lenteur de la procédure judiciaire et son isolement carcéral, ce qui jette une ombre sur le système pénal et judiciaire zurichois. En août 1977, des parlementaires de gauche et des médias italiens lancent une campagne contre les conditions de détention «fascistes» et les «violations des droits de l’homme» dans l’affaire Krause (dodis.ch/50026). Les relations italo-suisses sont durement ébranlées (dodis.ch/50239).

Détournements d’avions à Entebbe…

Dès l’été 1976, l’affaire Krause occupe le Conseil fédéral. Après avoir détourné un avion français à Entebbe en Ouganda, les terroristes palestiniens exigent la libération de 53 prisonniers détenus en Israël, en RFA, au Kenya et en France ainsi que de la terroriste emprisonnée en Suisse. L’état-major à Berne est en effervescence lorsque, dans la nuit du 4 juillet, les forces spéciales israéliennes libèrent les otages et les mettent en sécurité après un raid spectaculaire. Depuis l’attentat de Kloten en 1969 (cf. dodis.ch/T1390), la tragédie de Würenlingen (cf. dodis.ch/T1389) et les détournements d’avion vers Zarka, le terrorisme palestinien représente un défi sérieux pour la Suisse.

... et à Mogadiscio

L’«automne allemand» se termine pour sa part par un acte de piraterie aérienne du Front populaire de la libération de la Palestine (FPLP) qui permet à ce dernier de témoigner son soutien à l’action de la RAF. Le 13 octobre 1977, un avocat genevois agissant en tant que porte-parole des terroristes palestiniens annonce que le FPLP a détourné en Somalie l’avion de la Lufthansa «Landshut» (dodis.ch/50251). C’est un commando spécial allemand qui réussit à neutraliser les terroristes dans l’avion détourné (dodis.ch/50252).

«Le terrorisme n’est pas une invention allemande»

Ces «journées noires» se termineront dans le sang avec la «nuit de la mort de Stammhein» et l’assassinat de Schleyer. Quelques mois plus tard, l’Ambassadeur suisse à Bonn constatera que le climat s’améliore déjà. Aucune nouvelle attaque terroriste ne se concrétise et «l’hystérie générale crainte initialement s’est apaisée» (dodis.ch/50282). De manière générale, la Suisse a été épargnée par les terroristes de la RAF. Pourtant de nombreuses traces mènent au territoire helvétique. Ainsi, la «Solothurner Zeitung», qui ne partage pas «l’opinion quelque peu péremptoire» de Frank A. Meyer, écrit: «le terrorisme international n’est pas une invention allemande et ne s’arrête pas à la frontière germano-suisse» (dodis.ch/50265).