e-Dossier: La double crise Suez/Hongrie en 1956

Politique d'asile généreuse: réfugiés en provenance de Hongrie à la frontière près de Buchs (SG). Ciné-Journal suisse du 16.11.1956, cf. dodis.ch/dds/1314

Le Conseil fédéral ne mâche pas ses mots quand il écrit dans un appel le 6 novembre 1956, il y a 60 ans: «La menace d’une troisième guerre mondiale et d’une nouvelle épreuve de force avec toutes leurs conséquences tragiques pèse sur l’humanité». «La paix peut toutefois et doit encore être sauvée», exhorte-t-il les grandes puissances (dodis.ch/12315). Comme l’année précédente lors du Sommet de Genève, le Conseil fédéral veut offrir ses «bons offices» pour inciter les chefs des gouvernements des États-Unis, de la France, de la Grande-Bretagne, de l’URSS et de l’Inde à s’asseoir à la table des négociations pour débuter des pourparlers de paix.

Développement dramatique de la double crise

L'appel à la paix du Conseil fédéral fait suite au développement dramatique de la fameuse double crise: fin octobre, un soulèvement populaire en Hongrie s'est mué en véritable révolution contre le régime communiste. Profitant de la crise dans la sphère d’influence soviétique, Israël, assisté de la France et de la Grande-Bretagne, a débuté une offensive militaire en Égypte. Les anciennes puissances coloniales ont voulu reprendre le contrôle du canal de Suez nationalisé mais n'ont pas anticipé les protestations internationales. Le 4 novembre, les troupes soviétiques sont intervenues en Hongrie et ont violemment réprimé l’insurrection.

«Le déclin de l’Occident»

Le monde se trouve soudainement plongé dans une grande crise. Déjà en septembre 1956, le Ministre des Affaires étrangères suisse, le Conseiller fédéral Max Petitpierre, a dressé un tableau bien sombre de la situation mondiale à l’occasion d’un discours sur la nationalisation du canal de Suez par l’Égypte prononcé devant le corps diplomatique. Face à la dynamique de décolonisation, l’Ouest est désuni et paralysé, tandis que l’URSS, pleinement consciente d'elle-même et optimiste, renforce son influence, en particulier au Proche-Orient (dodis.ch/32119). L’appel du Conseil fédéral traduit cette réelle inquiétude d’un engagement dans «la voie fatale» (dodis.ch/12274 et dodis.ch/11133).

Les troupes de l’ONU volent avec Swissair

Finalement, l’initiative suisse pour la paix échoue. Les puissances impliquées misent au contraire sur la médiation des Nations Unies. Le Conseil fédéral prend volontiers à sa charge – «geste […] pour l’ONU et la communauté internationale» – le coût du transport des troupes de l’ONU envoyées en Égypte à la mi-novembre avec Swissair (dodis.ch/11273). En tant que puissance protectrice, la Suisse assume également la tâche difficile de représenter les intérêts de la France et de la Grande-Bretagne au Caire (dodis.ch/12909).

Premiers dimanches sans voiture

La crise de Suez (dodis.ch/T1241) ébranle la vision que l’Occident a de lui-même. La montée des mouvements nationaux dans le monde arabe alimente les spéculations sur la perte de la position de la livre sterling et du dollar comme monnaies de réserve. La Banque nationale se prépare au scénario où le franc suisse deviendrait prépondérant pour les opérations commerciales et financières au Proche-Orient, mais également en Asie (dodis.ch/13075). En parallèle, le Conseil fédéral prend des mesures en raison de l’approvisionnement limité en carburants: le 16 novembre 1956, il décrète, pour la première fois, l’interdiction, pour quatre semaines, du trafic automobile le dimanche (dodis.ch/40901 et dodis.ch/40903), ce qui ne se reproduira qu'en 1973 lors du «choc pétrolier».

«Héroïsme du peuple hongrois»

La Suisse est cependant frappée de manière bien plus immédiate par les événements en Hongrie. «Il n’y a pas un Suisse digne de ce nom qui n’ait ressenti avec émotion que quelque chose [est] en train de s’accomplir qui [est] une offense à l’humanité», s’est exprimé le Conseiller fédéral Petitpierre devant le Parlement. «Ce sentiment [s’est accompagné] de l’admiration et du respect qu’inspire l’héroïsme d’une population qui sacrifie tout ce qu’elle a, même sa vie, dans une lutte inégale et sans merci pour un idéal auquel rien n’a pu la faire renoncer. Tous les hommes libres se sentent atteints par les coups portés au peuple hongrois» (dodis.ch/12254).

Manifestations antisoviétiques

Le 20 novembre au matin, le pays exprime sa compassion par trois minutes de silence (dodis.ch/12323). La vague de solidarité avec le peuple hongrois s’accompagne de manifestations diverses d’antipathie et d’hostilité à l’égard des institutions soviétiques. Le Conseil fédéral est appelé à plusieurs reprises à rompre les relations diplomatiques avec l’URSS (dodis.ch/12319). En parallèle, l’opinion publique critique vertement les relations commerciales que l’économie suisse entretient avec l’Est (dodis.ch/12320). La délégation olympique suisse annule sa participation aux Jeux olympiques de Melbourne pour ne pas devoir concourir avec des athlètes soviétiques (dodis.ch/11713).

Ouverture des frontières pour des milliers de réfugiés

Les ménages suisses font des dons pour 6 millions et demi de francs et envoient 2 millions de colis contenant des médicaments et de la nourriture destinés à la population dans le besoin (dodis.ch/12324). «La volonté spontanée du peuple d’aider» se manifeste en particulier lorsqu’il est question des réfugiés hongrois dont environ 11'000 viennent en Suisse. Dès la mi-novembre, la Suisse adopte sa posture: «[elle] accueille toute personne désirant venir et n’a aucun critère de sélection établi» (dodis.ch/17173). En raison des forts besoins en main-d'oeuvre de l’industrie, de nombreuses entreprises demandent l’attribution de travailleurs hongrois. La ligne officielle des autorités est «de faire tout [son] possible pour trouver une solution humaine pour les réfugiés» (dodis.ch/12322).